L’EPUdF et la bénédiction pour tous – Essai de décryptage théologique

9 juin 2015

Le Synode de l’Église Protestante Unie de France (EPUdF) a adopté le 17 mai 2015  la possibilité, pour celles et ceux qui y voient une juste façon de témoigner de l’Évangile,  d’une bénédiction liturgique des couples mariés de même sexe qui veulent placer leur alliance devant Dieu. A la suite du mariage pour tous, l’EPUdF instaure donc la bénédiction pour tous.

Je ne veux pas ici argumenter le fait que cette décision s’oppose à la volonté de Dieu, telle qu’elle s’exprime à travers la Bible*. L’évidence parle d’elle-même, sans qu’il soit nécessaire d’en rajouter ; elle sera présupposée dans ce qui suit.

Plus utile est maintenant de se demander comment on a pu en arriver là ; quel dérapage théologique a pu conduire à la possibilité d’une telle décision, par laquelle l’EPUdF entend – je cite – honorer sa vocation à témoigner l’Évangile. Ce qui laisse sans voix.

Un élément de réponse nous est apporté par deux mots abondamment cités, l’un dans le texte de la décision, l’autre dans le message au Synode de Laurent Schlumberger (Président du Conseil National), pour expliciter le sens de la bénédiction : le verbe « accompagner » et l’adjectif « inconditionnel ».

Ces deux termes relèvent de ce qu’il convient d’appeler la théologie de l’amour, qui est tout autre chose que la théologie du salut, c’est-à-dire que l’Évangile ; théologie de l’amour qui est le terreau de la bénédiction pour tous.

 

Commençons par « inconditionnel ». Tout homme est l’objet de l’amour inconditionnel de Dieu : c’est l’affirmation qui préside au propos de L. Schlumberger. Affirmation fondamentale, lorsqu’elle se suffit à elle-même, de la théologie de l’amour.

Je m’explique. Que Dieu aime tout homme inconditionnellement, c’est-à-dire indépendamment et en dehors de ce qu’il fait ou ne fait pas de sa vie, c’est bibliquement incontestable. Mais il ne suffit pas de dire cela pour annoncer l’Évangile. L’amour inconditionnel de Dieu envers tout homme est un présupposé de l’Évangile, mais ce n’est pas l’Évangile. L’Évangile, c’est la manifestation par laquelle l’amour inconditionnel de Dieu se fait le salut du monde. Autrement dit : c’est Jésus-Christ. Par Jésus-Christ, l’amour inconditionnel de Dieu se fait le salut de Dieu*. Annoncer Jésus-Christ, ce n’est pas annoncer l’amour, mais le salut de Dieu.

Si l’on s’arrête à affirmer l’amour inconditionnel de Dieu, sans préciser comment cet amour se manifeste, nul ne résiste alors à la tentation d’entendre « amour inconditionnel » comme « approbation inconditionnelle » : le Dieu qui m’aime inconditionnellement devient alors le dieu qui m’aime tel que je suis (autre expression-type de la théologie de l’amour), c’est-à-dire le dieu qui aime ce que je veux être et, par là, ce que je veux faire. Le Dieu qui m’aime inconditionnellement devient le dieu qui approuve mes choix et mes actes – lorsque bien entendu je les estime moi-même conformes au bien tel que je le conçois ; et ce dieu qui m’approuve, c’est le dieu qui me bénit. S’arrêter à affirmer que Dieu aime tout homme inconditionnellement implique et même constitue en soi la bénédiction pour tous. C’est annoncer à tout homme le dieu qui lui convient – un dieu bien entendu insignifiant, tout comme se fait insignifiante l’église qui le proclame.

Mais voilà : l’amour inconditionnel de Dieu envers tout homme s’est manifesté par Jésus-Christ. Et Jésus-Christ n’est pas dieu qui m’aime tel que je suis, mais Dieu qui m’aime malgré ce que je suis, malgré ce que j’ai fait de moi. Annoncer en Jésus-Christ l’amour inconditionnel de Dieu, cela  ne peut signifier autre chose que l’amour de Dieu malgré ce que je suis devenu, à cause du péché (terme censuré par la théologie de l’amour), c’est-à-dire à cause de la prétention à l’autonomie par laquelle je me suis livré à la mort et à ses œuvres. Conformément à l’Évangile, non pas de l’amour mais du salut, l’amour inconditionnel de Dieu signifie donc non pas son approbation et sa bénédiction, mais son appel à la repentance en vue du pardon, autrement dit du salut*. L’amour inconditionnel de Dieu, c’est l’incomparable pardon offert par Jésus-Christ jusque sur la croix où les hommes l’ont mis à mort, parce qu’il n’était pas le dieu qu’ils voulaient, le dieu qui les approuve.

Si donc l’amour de Dieu est inconditionnel, son salut ne l’est pas ; car il requiert la repentance, de s’en remettre à Jésus-Christ plutôt qu’à soi-même. De ne plus s’affirmer, mais de l’écouter. Annoncer l’amour sans annoncer le pardon de Dieu à ceux qui se repentent, ce n’est pas annoncer l’Évangile ; ce n’est pas annoncer le Dieu sauveur, mais un faire-valoir conçu par l’homme à son image, aurait dit Voltaire. Le Dieu de Jésus-Christ ne bénit pas  ceux qui sollicitent son approbation au titre de la valeur qu’ils s’attribuent, mais ceux qui reçoivent son pardon au titre du péché et de la mort qui les a aliénés et défigurés, et qui renoncent à ce qu’ils veulent pour faire sa volonté.

 

Poursuivons par « accompagner »… Bénir, affirme le synode de l’EPUdF, c’est accompagner (les personnes et les couples) dans leurs efforts pour discerner le projet que Dieu a pour eux.

Aussi séduisante soit-elle, la formule est lourdement erronée. Pourquoi ? Principalement parce qu’elle définit la bénédiction comme le fait de l’Église, et non de Dieu.

Accompagner ceux qui entrent dans la foi, c’est effectivement une mission de l’Église. Mission qui consiste à instruire objectivement le néophyte au long de l’établissement subjectif de sa relation à Dieu. Cela s’appelle précisément la catéchèse, dispensée en vue du baptême par lequel le néophyte devient membre de l’Eglise pour, en effet, y mettre en œuvre le projet que Dieu a pour lui.

Mais accompagner (je laisse de côté le flou sémantique de ce terme ultra convenu) est une chose, et bénir en est une autre. En premier lieu parce que les deux actions n’ont pas le même sujet : si l’Église accompagne, c’est Dieu qui bénit ; l’Église accompagne, mais l’Église ne bénit pas : elle annonce la bénédiction de Dieu. Il est donc erroné d’assimiler les deux actions, ce qui revient ni plus ni moins à assimiler l’Église et Dieu – ce qui est d’ailleurs cohérent de la part d’une église qui, selon la théologie de l’amour, proclame envers tous l’approbation inconditionnelle de Dieu et s’interdit en conséquence de parler de péché, de repentance, de pardon, et même de salut.

En conséquence, il est de la responsabilité de l’Église d’annoncer la bénédiction de Dieu à bon escient, c’est-à-dire de ne pas décider de bénir elle-même ce que Dieu ne bénit pas, parce que ce n’est pas conforme à sa volonté ; et ce qui n’est pas conforme à sa volonté, c’est ce que nous sommes ou voulons être indépendamment de sa volonté, toujours clairement énoncée. La bénédiction de Dieu n’a pas à voir avec la situation, les actes ou les projets autonomes des personnes qui la sollicitent, mais avec le fait que ces personnes se placent à l’écoute de Jésus-Christ, afin de recevoir de lui leur projet de vie et la force de l’accomplir ; en un mot, l’Esprit-Saint. Lorsqu’elle parle d’efforts pour discerner la volonté de Dieu, l’EPUdF semble dire à peu près cela, mais en fait elle dit tout à fait autre chose ; car elle adresse sa bénédiction à la personne telle qu’elle est au moment où Dieu l’appelle, c’est-à-dire au pécheur perdu, et non à la personne qui, par la foi, répond à l’appel de Dieu et se met à l’écoute de sa volonté, c’est-à-dire au pécheur sauvé. Ainsi, et comme je l’ai montré précédemment, l’EPUdF confond appel et approbation, amour et bénédiction ; car Dieu n’approuve pas la situation de l’homme qu’il appelle au salut, et si son appel est le fait de son amour, c’est le salut, autrement dit la foi en cet appel, qui est l’objet de sa bénédiction. Dieu ne bénit pas l’homme tel qu’il est et se connait sans Dieu, mais l’homme qui revient à lui-même par Jésus-Christ. Lorsque David célèbre  Dieu, car il est une créature merveilleuse, il ne se qualifie pas ainsi tel qu’il est, mais tel que Dieu l’a voulu*. Ajoutons que l’effort sollicité par la foi consiste bien plus à accepter la volonté de Dieu qu’à la discerner. Chercher Dieu, c’est écouter Jésus-Christ, car le problème n’est pas de le trouver –  puisqu’il est lui-même venu nous chercher – mais de lui obéir lorsqu’il parle. Et c’est bien tout l’enjeu en l’espèce.

Or, le fait que deux homosexuels affirment leur homosexualité en se mariant manifeste qu’ils n’écoutent pas la volonté de Dieu. J’invoque en cela l’évidence biblique malheureusement récusée par l’EPUdF, au point qu’elle parle même de placer une telle union devant Dieu ! Comment peut-on imaginer accompagner une personne ou un couple dans le sens de la volonté de Dieu en commençant par prononcer l’approbation de Dieu sur un fait de leur part évidemment contraire à sa volonté ?  Autrement dit, en quoi bénir une union non conforme à la volonté de Dieu peut-il constituer un accompagnement dans le sens de la mise en œuvre de son projet ? L’auto-contradiction est plus que radicale, presque grossière, et met en évidence l’abîme qu’il y a entre la théologie de l’amour et la théologie du salut, entre le souci de plaire et la volonté de servir ; entre la puissance de l’air et l’Évangile du salut.*

En vérité, il n’y a certainement pas de meilleure méthode pour éloigner quelqu’un du salut de Dieu – c’est-à-dire de la repentance en vue du pardon – que de lui annoncer que Dieu l’aime inconditionnellement tel qu’il est, et qu’en vertu de cela il le bénit. Quand à imaginer qu’une telle bénédiction puisse constituer un encouragement à se mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, c’est un bien étrange espoir… Pourquoi et pour quoi faire une personne ainsi approuvée telle qu’elle est se confierait-elle encore à quelque accompagnement de l’Église ? Pourquoi se remettrait-elle en question après avoir reçu de Dieu sa pleine approbation ? La bénédiction pour tous en lieu et place de l’appel à tous prononce bel et bien l’inutilité du salut, et ainsi referme aux hommes le chemin de vie que Dieu est venu ouvrir en Jésus-Christ.

De fait, assimiler bénédiction et accompagnement rend tout à fait illusoire cette incertaine notion d’accompagnement, qui ne semble énoncée que dans le seul but de garder une raison d’être à l’Église. Mais c’est en vain. Car s’il est vrai que le Seigneur bénit celui qui, à son appel, se confie en l’instruction de l’Église et se met avec elle à l’école et à l’œuvre de sa Parole, dire que l’église accompagne celui qu’elle a béni n’a aucun sens. Cette église-là, l’église qui bénit la bonne opinion que le monde a de lui-même,  n’a aucune raison d’être. Ce qui d’ailleurs explique sa dissolution progressive.

La théologie de l’amour, la théologie du dieu qui m’approuve tel que je suis, produit l’auto-idolâtrie qui consiste à s’affirmer devant Dieu au lieu de se recevoir de lui, et en cela à adorer sa propre perdition. Elle conduit l’Église à bénir le péché et célébrer la mort déguisée en dieu. La mort qui approuve inconditionnellement tous ceux qui le lui demandent.

 

Avant de conclure, il est nécessaire de réfuter l’accusation d’homophobie systématiquement brandie contre les chrétiens qui s’opposent à la bénédiction des époux homosexuels, parce qu’ils la considèrent non conforme au témoignage de l’Évangile du salut.

L’Union des Églises Protestantes Réformées Évangéliques – l’UNEPREF –  a déclaré, lors de son Synode National 2015 : Nous n’acceptons pas l’idée selon laquelle le fait de considérer, sur des bases bibliques, les pratiques homosexuelles comme non conformes au projet de Dieu pour l’homme serait une attitude homophobe ; il s’agit d’un témoignage d’amour.

Oui, le refus de bénir l’union homosexuelle est bien un témoignage d’amour, car se laisser aller, dans le but de plaire au monde, à appeler vie ce qui relève de la mort, c’est écarter les hommes de la repentance et du salut auquel Dieu les appelle, par amour. Certes, aucune Église fidèle à l’Évangile ne peut juger quiconque indigne du salut de Dieu et, à ce titre, lui fermer la porte : Tu es inexcusable, toi qui juges, car en jugeant les autres, tu te condamnes toi-même, puisque toi qui juges, tu fais comme eux, écrit Paul*. Les chrétiens ont mission d’accueillir et d’assister toute personne qui vient parmi eux, à l’appel de Dieu, se mettre à l’écoute de Jésus-Christ, et ce en s’interdisant tout préjugé relatif à la situation ou aux convictions de cette personne au moment où elle est appelée. Une personne homosexuelle, seule ou en couple, a autant sa place telle qu’elle est dans l’Église que toute autre personne y venant ou s’y trouvant déjà, car parmi les hommes il n’y a pas de juste, pas même un seul, si ce n’est par le moyen de la rédemption qui est dans le Christ Jésus*. Cependant, accueillir et assister est tout autre chose que bénir ; et nul ne peut venir à l’Église pour réclamer de Dieu d’être approuvé tel qu’il est, mais pour se placer, avec et comme tous les autres chrétiens, à l’écoute de son pardon qui, seul, ramène à la vie celui qui le reçoit. Venir à l’Église, ce ne peut être pour s’affirmer devant Dieu, mais pour se recevoir de lui ; pour naître de nouveau en Jésus-Christ ressuscité*.

L’Église ne témoigne pas plus l’amour de Dieu en jugeant le pécheur qu’en bénissant la mort qui le tient. Sans quoi d’ailleurs l’Église ne pourrait qu’être vide. L’Église témoigne l’amour de Dieu en bénissant son salut à l’œuvre dans la vie des chrétiens, et la vie des chrétiens à l’œuvre de son salut.

 

Un dernier mot pour mes frères en Christ dans l’EPUdF aujourd’hui blessés et désemparés par cette décision… Un dernier mot pour leur dire qu’après-tout, ce n’est pas grave. Car l’Église, ce n’est pas l’essentiel ; l’essentiel, c’est l’Évangile. Qu’une Église, quel  que soit le nom qu’elle se donne, s’autorise à déformer l’Évangile pour qu’il convienne au monde, qui s’en étonnera ? Certainement pas les protestants, a priori bien conscients de ce que toute institution tend irrépressiblement à s’assimiler elle-même à la vérité ou à l’idéal qu’elle est censée servir.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas telle ou telle institution, envers laquelle, pour une raison ou une autre, on peut ressentir quelque attachement… Ce qui est en jeu, et doit susciter tout notre attachement, c’est le témoignage de l’Évangile. Ce qui compte, c’est que l’Évangile soit annoncé, ainsi que le Seigneur nous le confie. C’est pourquoi les réformateurs ont rappelé que l’Église est là où l’Évangile est fidèlement prêché. Fidèlement, c’est-à-dire comme l’Évangile, non pas de l’amour, mais du salut.

A chacun, en conscience, il appartient d’estimer si tel est le cas là où il est. Et si la réponse est non, de se poser la question de vérité : A quoi suis-je lié ? Où est mon trésor* ? La suite est affaire de liberté et de courage. Autrement dit, affaire d’Esprit-Saint.

 

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* Romains 1.18-27 ; 1 Corinthiens 6.9-11 ; Jean 3.16-17 ; Matthieu 3.2, 4.17 ; Psaume 139, 14 ; Éphésiens 2.1-2 ; Romains 2.1 ; 3.10, 24 ; Jean 3.3; Matthieu 5.21

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Décision Synode EPUdF

Décision Synode UNEPREF

Lire l’article : Pourquoi l’Église ne peut pas bénir des époux homosexuels

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